“LIGNES DE FUITES”
Posté par kryst le 12 juin, 2008
Thème : Famille – Jeunes
“LIGNES DE FUITES”
Ils sont 40000 environ, chaque année, à quitter brutalement la maison familliale.
Pour quoi partent-ils?
Comment les retrouve-t-on?
Enquête sur l’adolescence en fugue.
Fuir, fuir, loin d’ici. N’importe où mais loin de ses parents. Il ya trois jours. Anna a pris son manteau et claqué la porte de chez elle, en banlieue parisienne, après une sévèrve enguelade avec sa mère. “Ça m’a pris comme une lame de fond”; Anna frissonne quand elle évoque cet instant où tout a basculé. Il était 4h de l’après-midi, un vendredi de fin octobre sous la tempête. “Je n’ai même pas senti qu’il pleuvait”: trop sonnée par la colère.
Une de fois dehors, elle marche droit devant elle pendant des heures. Les larmes ne sont pas loin, vite chassées par la rage de ses quinze ans. Les mots tournent et retournent sans cesse dans sa tête. Reviendra… Reviendra pas… Bientôt la nuit tombe. Sans savoir comment, la jeune fille se retrouve hagarde, en plein Paris, dans le flot de la foule sur les Champs-Élysés. Elle a faim. Mais n’a pas un sou en poche. Peu à peu les rues se vident. Elle croise un groupe de policiers en uniforme. De loin elle les suit, histoire de se sentir plus en sécurité. Mais ils finissent leur ronde. Elle prend peur. Où se réfugier pour dormir? Vite, elle escalade un mur, retombe dans le jardin d’un immeuble et se recroqueville derrière un bosquet. Transie, Brrrr,…
Installée bien au chaud aujourd’hui dans un foyer d’hébergement réservé aux fugueurs, Anna raconte les bleus, le froid, la faim de cette première nuit dehors. Un peu comme un ancien combattant montre ses blessures de guerre. Elle sait qu’elle a échappé au pire: les agressions, les mauvaises rencontres. Très vite, le lendemain de son départ, elle a été interpellée par la police qui l’a amenée ici. Le centre de la Croix-Nivert, une maison, modeste située en plein coeur de Paris, acceuille pendant 24 à 48 heures les mineurs retrouvés dans la rue. Un hébergement transitoire, le temps de retrouver la famille, d’apaiser les esprits de part et d’autre et d’organiser les retrouvailles.
Les bleus, le froid, la faim…, ce ne sont pas les aventures romanesques que l’on s’imagine
La tâche n’est pas toujours facile pour les éducateurs. Dans le cas d’Anna, ni elle ni ses parents ne veulent faire le premier pas. Demain, peut-être, elle partira rejoindre son grand-père. Pour le moment, elle regarde distraitement la télé en compagnie de deux autrss jeunes arrivés en même temps qu’elle.
Ils sont entre 2 et 15 qui nous arrivent ici tous les soirs, plutôt après minuit, encardrés par deux officiers de la police. Ils sont epuisés, sales, affamés, et les trois quarts ont derrière eux un épisode famillial douloureux. Rares sont ceux qui vivent la fugue comme une expérience positive! “Jean Louis Brassat dirige le centre de la Croix-Nivert depuis dix ans et a vu défiler des centaines de mineurs en fugue. Jamais, parmi eux, il n’a rencontré de jeune baroudeur qui se soit lancé sur les routes juste pour se frotter à la vie. Il ne croit pas au rite initiatique: “Quand un jeune part brutalement de chez lui, il ne part pas pour chercher, l’aventure. Il part, et en chemin il la rencontre, le plus souvent sous des formes dangereuses.” Surtout quand il a galéri quelques jours, voire quelques semaines, dans une grande ville comme Paris. Errant de squat en squat, effractions, violence et petits trafics à la clé…
La grande majorité des fugueurs, heureusement, échappe à ce scénario. Beaucoup ne s’éloignent pas de chez eux et rentrent au bercail tout seuls, au bout de quelques heures. Certains se réfugient une ou deux nuits chez un proche. Sur les 40000 fugues déclarées à la police chaque année, 80% ne durent pas plus de 48 heures. Le temps, peut-être, de mettre les parents à l’épreuve. “Dans ce cas, il s’agit le plus souvent de fugue réactionnelle, avance Alain Braconnier, médecin psychanalyste et spécialiste des questions d’adolescents. On part pour échapper à un conflit. Par peur de la sanction au moment du bulletin scolaire. Par bravade, quand les parents serrent un peu trop la vis et interdisent une sortie”
Science et Vie Junior, mars 2001